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L'escouade urbaine me détient «aux fins d'enquête» avec la fanfare au métro Place des Arts.

#MonSPVM, toujours là pour ma fanfare

Le 1er mai 2014, après avoir longuement débattu de notre participation à la manifestation anticapitaliste en tant que « fanfare anarchiste » (alias Ensemble Insurrection Chaotique), suite à l’expérience pour le moins déplaisante de l’année précédente, nous décidons de faire une action artistique en marge de la manifestation organisée par la Convergence de luttes anticapitalistes (CLAC) à Montréal.

Appel de la CLAC pour la manifestation anticapitaliste du 1er mai 201

Afin de minimiser le risque de se retrouver dans une souricière et tous les désagréments que cela implique, nous choisissons de faire une parade militante, un défilé contestataire jusqu’à la Place des Arts.

Célébrons la résistance!

La « fanfare anarchiste » lutte pour une société non-hiérarchique et libre de toute oppression.

Derrière la bannière « Célébration de la résistance dans la rue », nous prenons le trottoir du côté sud de la rue Sainte-Catherine pour y jouer de la musique et y distribuer des tracts de la CLAC en marchant vers l’ouest à partir de la rue Wolfe. Dans un excès de zèle, nous attendons même aux coins de rues que les feux passent au vert avant de traverser!

« Nous cherchons à nous réapproprier les espaces publics, tentons d’apporter plaisir et enthousiasme aux mouvements politiques et célébrons la résistance d’une manière qui reflète la vision du monde dans lequel nous souhaitons vivre. » (L’Ensemble de l’insurrection chaotique, extrait de l’énoncé de mission)

Afin d’éviter de passer devant le quartier général du SPVM, ce qui pourrait être interprété comme une provocation par les « forces de l’ordre » déjà sur un pied d’alerte et dont la tolérance et le bon sens (on le verra plus loin) ne sont pas les principales vertus, nous remontons la rue de Bullion jusqu’au boulevard de Maisonneuve.

En marchant (toujours sur le trottoir), une petite manifestation de quelques dizaines de personnes rattrape  la fanfare au coin de Saint-Dominique.  Afin de ne pas nous retrouver à la tête d’une manifestation spontanée, et en raison d’une position légèrement ambivalente quant la façon d’exprimer notre opposition au règlement P6, nous laissons passer le cortège dans la rue avant de continuer sagement notre route sur le trottoir.

La chasse à la fanfare

Tandis que nous nous engageons sur l’esplanade de la Place des Arts par l’étroit passage entre la nouvelle salle de l’OSM et la salle Wilfrid-Pelletier, nous constatons que la police se déploie à toute vitesse autour de ladite place.

N’ayant aucune envie de finir notre soirée dans une souricière, nous retraitons et nous nous engouffrons rapidement (pour une fanfare) dans le métro Place des Arts.

C’est là qu’un détachement d’une douzaine de policiers de l’Escouade urbaine nous pourchasse pour nous empêcher de quitter les lieux.

Pour la petite histoire, l’escouade urbaine, véritable « police des manifs » selon le Journal de Montréal, est l’héritière du mandat de profilage (trop ouvertement) politique du SPVM qu’assurait le Guet des activités des mouvements marginaux et anarchistes (GAMMA).

Alors que je m’apprête à acheter un billet pour passer le tourniquet, un agent s’interpose devant moi (et ma grosse caisse) et me lâche un laconique : « Ça s’arrête ici. »

Rapidement, ses collègues nous encerclent. Nous voilà, malgré toutes nos précautions et notre zèle piétonnier exemplaire, pris en souricière!

Le classique dialogue de sourd commence entre un joueur de grosse caisse (moi) et un policier habillé en tenue anti-émeute (ci-après nommé « Robocop ») :

– Est-ce qu’on a fait quelque chose d’illégal?

– Vous avez participé à une « manifestation illégale ».

Une femme, prise au piège avec nous, explique à Robocop qu’on a jamais entendu d’avis comme quoi il y avait une manifestation illégale dans les parages.

Quand on a vu tout ce déploiement policier on a cherché à quitter les lieux, exactement comme l’indiquait le communiqué du SPVM de la veille :

« Si vous n’avez pas entendu les premiers avis verbaux ni la sirène de police, et que vous voyez le groupe d’intervention (policiers munis d’un bouclier), quittez les lieux. Cela signifie que la manifestation est devenue illégale et que les policiers s’apprêtent à intervenir. »

Faisant preuve d’une logique parfaitement circulaire, un agent aurait répondu à la brave dame quelque chose comme ceci : « Madame, vous étiez en train de courir, c’est évident que vous saviez que vous aviez fait quelque chose d’illégal. »

Poussant l’ironie à son comble, trois agents vont jusqu’à rattraper un jeune homme sur le quai du métro pour le ramener de force dans la souricière où nous sommes retenus contre notre gré (et contre tout bon sens).

« Détention aux fins d’enquête »

Satisfait de sa rafle, notre Robocop annonce avec magnanimité : « On vous donnera pas de ticket, on va juste prendre votre identité pour vous enquêter. Après vous pourrez partir. »

Nous sommes donc en détention aux fins d’enquête, une pratique d’enquête criminelle qui ne fait l’objet d’aucun encadrement réglementaire ou législatif.

De l’avis de la Cour suprême (pourvoi R. c. Mann, R.C.S. 59, 2004 CSC 52), la détention aux fins d’enquête « soulève des questions fondamentales concernant le droit des citoyens de circuler dans les rues sans être dérangés par l’État, compte tenu toutefois du rôle nécessaire que joue la police dans les enquêtes criminelles » et met en jeu « l’équilibre délicat qui doit être établi pour protéger adéquatement les libertés individuelles et reconnaître comme il se doit des fonctions légitimes de la police ».

Le fait d’être soupçonné d’avoir participé à une « manifestation illégale » (en vertu d’un règlement municipal dont la constitutionnalité est contestée) constitue-t-il en soi un motif raisonnable de détenir sans mandat et sans accusations une fanfare et quelques personnes qui ont eu la mauvaise idée de la suivre? Pendant que la question (rhétorique) flotte dans l’air, une co-détenue « aux fins d’enquête » a la présence d’esprit de chercher à identifier les policiers qui nous empêchent de circuler.

Bon joueur, Robocop identifie les agents un à un, récitant leur numéros de matricule comme une formule gagnante de loto : 6219, 5030, 5618, 3891, 5854, 6454, 6417, 5886, 6373, 5989, 6251, 5993. Voulez-vous un petit extra avec ça? D’autres policiers arrivent, munis d’armes intermédiaires d’impact à projectile. Ils ne s’identifient pas. Ils se contentent de surveiller l’opération «d’enquête» qui consiste à noter nos noms et nos dates de naissance dans un calepin.

La police ayant fait son fier travail de répression et son édifiant ouvrage de profilage politique au service des intérêts immédiats d’un capitalisme en crise qui consume notre planète et qui consomme nos vies, nous somme « libres » : libres de nous soumettre à un système où la loi et l’ordre ont raison de la liberté et de la justice.

Après nous avoir empêché de circuler, voilà qu’on nous force à quitter les lieux!

C’est ainsi que fonctionne notre austère démocratie (néo)libérale : la légalité liberticide est avalisée par les trois pouvoirs et traitée comme un fait divers par le quatrième. Il ne nous reste donc que le cinquième pouvoir à prendre et à exercer!

*

Pour d’autres perspectives sur le 1er mai anticapitaliste et sa répression aveugle :

Moïse Marcoux-Chabot, Répression policière à Montréal, 1er mai 2014.

MAIS, l’émission, édition spéciale sur le 1er mai anticapitaliste de la CLAC :

MAIS, l’émission, entrevue avec Francis Dupuis-Déri sur la répression politique contre les mouvements anticapitalistes et anarchistes, partie 1  :

et partie 2 :

Du journalisme hyperlocal contre le «projet global»

Une épopée se déroule à la base. Tâtonnant pour se libérer du «projet global» qu’on veut leur imposer, des mouvements sociaux font oeuvre de pionniers. Pour dépasser prémisses et promesse de la modernité, des hommes et des femmes ordinaires réinventent des cadre intellectuels et institutionnels, voire en inventent de nouveaux, en évitant les pièges des conflits de pouvoir. Ils apprennent les uns des autres comment questionner la nature et les fondements mêmes du pouvoir moderne, à la fois dans ses substrats intellectuels et dans ses appareils. Prenant explicitement leurs distances vis-à-vis des idéologies dominantes, ces mouvements et ces initiatives de la base n’ont pas encore de nom pour leurs diverses actions. Aucun discours existant de domination ou de dissension n’arrive à appréhender le contenu et la portée de l’ensemble des efforts divers qui tentent de résister au “projet golbal” et à s’en libérer.

Post-modernisme des gens de la base, Revue INTERculture n° 131

C’est sur cette citation que s’ouvre la deuxième édition de MAIS, l’émission en immersion dans l’univers de Vichama teatro, dont le fichier est arrivé 5 minutes trop tard pour entrer en ondes jeudi midi à CISM. Ça m’apprendra que, bien que l’Internet me permette de communiquer en temps réel avec les quatre coins du monde, il me faut quand même prévoir le temps pour transférer mon fichier d’émission de Villa El Salvador jusqu’à Montréal.

C’est dommage, parce que j’avais notamment réalisé une entrevue avec mon collègue Nicolas Falcimaigne, du journal Ensemble, qui se trouvait cette semaine à Kujuuaq dans le cadre de la tournée de consultation sur le journalisme indépendant réalisée en vue des États généraux du journalisme indépendant. J’y reviendrai certainement à mon retour au Québec.

Plus près du sujet principal de mon reportage en cours, soit le 30e anniversaire de Vichama teatro, voici un extrait de l’émission à venir la semaine prochaine :

On entendra aussi un entretien que j’ai réalisé avec des enfants communicateurs et communicatrices de Vichama, un groupe de jeunes qui travaille à la défense des droits des enfants par la promotion du «buen trato», un concept qui pourrait se traduire par le néologisme «bonne traitance» qui exprime l’idée contraire de la maltraitance.

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Un processus en développement

Voilà maintenant près de deux semaines que s’est entamée cette aventure de journalisme en développement. À l’approche de la semaine du 30e anniversaire de Vichama, les choses se bousculent un peu. Mes objectifs et ma démarche évoluent également pour s’adapter à la réalité du terrain.

Voici déjà quelques images pour vous donner une idée de ce à quoi peut ressembler le terrain en question :

 

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Villa El Salvador, a set on Flickr.

Ce sont des vues prises depuis le toit du théâtre, car je n’ai jusqu’ici pas eu l’occasion de sortir prendre des images à l’extérieur. On m’a déconseillé de me balader avec mon équipement dans les rues de Villa, où une caméra professionnelle (dans les mains du gringo que je suis) ne passerait pas inaperçue. En début de semaine, je devrais me rendre dans un collège pour interviewer un professeur qui participera avec ses élèves aux célébrations du 30e anniversaire de Vichama. Ce sera l’occasion de filmer un peu hors les murs du théâtre.

Défis du journalisme communautaire et interculturel

Il n’est pas évident pour le journaliste communautaire que je suis de trouver ma place au sein de cette communauté à laquelle j’appartiens, de loin, depuis des années. En réalité, je n’ai été ici que durant trois semaines en 2005. Ce n’est pas une mince affaire de débarquer, huit ans plus tard, avec tout mon équipement de production multimédia à la veille d’un événement d’envergure internationale.

Mon principal défi est de trouver une façon de raconter sans complaisance cette histoire dans laquelle je suis impliqué personnellement. Il me semble un peu difficile de concilier mon implication, en tant que documentariste, à l’expérience de célébration des 30 ans de Vichama avec la distance critique qu’exige la démarche journalistique. Le point de vue que je suis en mesure de proposer est définitivement un regard de l’intérieur, celui de la communauté sur elle-même en quelque sorte :

Étant hébergé au théâtre, je suis le témoin privilégié de ce qui se passe dans les coulisses de l’organisation du festival et, plus largement, de la vie collective de Vichama. La confiance et l’ouverture dont on me témoigne en me laissant le champ libre pour faire ce travail de reportage-documentaire m’engage à faire preuve d’une grande prudence et d’une certaine pudeur dans le traitement des images et des informations auxquelles j’ai accès.

Enfin, le caractère interculturel de l’expérience me pose également un double défi. D’une part, celui de travailler dans une langue étrangère, que je comprends mieux que je ne la parle. D’autre part, celui de raconter cette histoire à un auditoire qui en est culturellement éloigné. Je pense en particulier à celui de CISM à Montréal, car MAIS, l’émission est en quelque sorte le laboratoire dans lequel j’essaierai petit à petit d’élaborer une technique d’intercultural storytelling (un concept difficilement traduisible en français) pour mon projet documentaire en développement.

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Une autre souricière… et après?

Prologue. Un rassemblement hypermédiatisé

Le 1er mai 2013, je troque mes écouteurs, mon microphone, mon enregistreuse et ma caméra de journaliste pour une grosse caisse et une paire de baguettes afin de participer à la marche de la Convergence des luttes anticapitalistes soulignant la journée internationale des travailleurs et des travailleuses.

Avant même de pouvoir se joindre au rassemblement, notre «fanfare anarchiste» (aussi connue sous le nom d’Ensemble Insurrection Chaotique) est repoussée sans ménagement par un cordon de l’escouade urbaine qui garde les arrières d’une ligne de police antiémeute déjà déployée sur la rue Notre-Dame, bloquant l’accès par l’ouest à la Place Vauquelin, point de ralliement de la marche.

Tout en jouant Which side are you on, nous contournons le barrage policier par le terreplein en face de l’Hôtel de ville.

J’aperçois quelques journalistes que je connais qui «couvrent» la manif pour le compte de médias de masse : l’une est plantée un peu en retrait, l’air halluciné, son «téléphone intelligent» en main. Elle doit être en train de live-tweeter la #manifencour pour La Presse. Une autre, qui filme pour le Journal de Montréal derrière la ligne d’anti-émeute sur Notre-Dame, semble se faire dire d’aller voir ailleurs par un policier de la brigade urbaine. Elle secoue la tête et s’en va. Juste à côté de nous, il y a un caméraman de RDI qui prend des vues plongeantes de la foule massée sur la Place Jacques Cartier. À coup sûr, TVA est là quelque part. Il doit bien y avoir des gens de CTV, de CBC, de Global, etc.

Il y a des journalistes autonomes, des documentaristes indépendants, des photographes amateur. Je vois passer Tim McSorley de la Media Coop. Moïse Marcoux-Chabot est aussi là avec sa caméra. Je suis rassuré de voir qu’il y a au moins quelques témoins critiques pour rendre compte des événements.

À 18 h, la marche se met en branle vers le sud, jusqu’à la rue de la Commune, puis bifurque vers l’ouest en direction du Club 357c. À peine une quinzaine de minutes plus tard, 600 mètres plus loin à hauteur de la Place Royale, nous sommes encerclés sans avertissement préalable, ni avis de dispersion par des pelotons du groupe d’intervention tactique (GI) avec plusieurs centaines de personnes.

Chapitre 1. Une «arrestation» sous le regard (encadré) des médias

L’équipe de CUTV Web est prise dans la souricière. À l’extérieur, un autre caméraman de CUTV a réussi à monter sur un toit, d’où il a une vue d’ensemble sur toute la scène. Une foule de journalistes et de manifestantEs ayant échappé à la souricière observent les manoeuvres policières depuis le surplomb de la Place Royale. Quelques minutes plus tard, une équipe du GI vide la place brutalement.

Je demande à plusieurs reprises aux agents du groupe d’intervention qui m’empêchent de quitter les lieux de me dire pour quelle raison nous sommes encerclés et si nous sommes en état d’arrestation. Aucun ne répond à ma question. Au mieux, on me dit que quelqu’un va tout expliquer tantôt.

Le camion-flûte n’arrive que beaucoup plus tard, soit autour de 19 h, pour nous annoncer que la manifestation a été déclarée illégale. L’infraction dont on m’accuse est constatée à 19 h 10, alors que nous sommes déjà encerclés depuis près d’une heure.

1er mai 2013, Fête des travailleurs, Montréal. Par David ChampagneVimeo.

Interpellé (en vertu de l’article 2 du règlement municipal P-6), je suis parmi les premiers à être embarqués dans un autobus de la STM. Un agent me prend par le bras gauche et me demande de lui remettre mes baguettes de percussions. Je lui demande de me lâcher et lui indique que je vais le suivre de mon plein gré. Un second agent m’agrippe par le bras droit. Ce faisant, ma grosse caisse glisse de sur mes épaules et tombe au sol avec fracas.

Je leur indique de me lâcher et que je considère qu’ils commettent des voies de fait sur ma personne en me retenant par les bras alors que je ne leur oppose aucune résistance. Je leur demande de s’identifier. Ils me donnent machinalement leur numéro de matricule et leur nom.

Plusieurs Montréalais ont répondu à l’appel de la Convergence des luttes anticapitalistes de Montréal (CLAC) pour manifester à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs, le mercredi 1er mai 2013, à Montréal. JOCELYN MALETTE/AGENCE QMI

«C’est une joke?!», s’exclame une préposée (non identifiée) du SPVM chargée de mettre mes effets dans un sac en plastique. «J’ai pas de sac assez gros pour mettre ça», ajoute-t-elle visiblement amusée, en regardant la grosse caisse avec laquelle j’ai été interpellé.

Oui, madame, c’est une joke :

C’est l’histoire d’un gars qui jouait de la musique dans la rue. C’est une manifestation essentiellement festive et pacifique dont le point de départ et le point d’arrivée sont connus de la police, des médias et du public. À un moment donné, l’attroupement est déclaré illégal en vertu d’un règlement municipal. Fait que là on arrête le gars, toute sa fanfare et plus de 400 autres personnes, qu’on accuse de participer à une assemblée «mettant en danger la paix, la sécurité et l’ordre sur le domaine public». Elle est bonne, hein?

Sur ce, on me passe les mains dans le dos et me les attache avec des tie-wrap en plastique. J’ai n’ai donc aucune possibilité de noter ni le nom ni le numéro de matricule des agents qui m’ont appréhendé, ni de ceux qui me fouillent, m’interrogent et saisissent mes effets personnels. (Les propos rapportés ici sont cités au meilleur de ma mémoire. Il est possible que les citations ne rendent pas mot pour mot les propos tenus, mais il se trouvera plusieurs personnes pour témoigner que tout qui suit est rigoureusement factuel.)

Je leur demande si je suis en état d’arrestation. On me répond que oui. Je demande en vertu de quel article de quelle loi et pour quelle infraction. Je n’obtiens pas de réponse.

Pendant ce temps, on cherche à m’identifier. Comme je n’ai aucune pièce d’identité sur moi, je leur donne mon nom et ma date de naissance. En retour, ils me mettent un bracelet bleu portant le numéro M210.

Chapitre 2. Une longue détention (dans l’angle mort des médias)

En rentrant dans le bus. Je repose la question à la madame à la joke facile. «Est-ce que je suis en état d’arrestation?» Elle me confirme, un peu confuse, que je suis «arrêté» en vertu d’un «règlement municipal».

Un agent, nommé J. Pelletier, me conduit au fond du bus.

Le black-out médiatique commence à l’entrée du bus. Tous les récits journalistiques des événements s’arrêtent là. Derrière les fenêtres closes de l’autobus, il n’y a aucun média pour enregistrer ce qui se dit ou ce qui se passe.

Mes camarades de détention et moi demandons à l’agent Pelletier d’ouvrir lesdites fenêtres, car il fait déjà chaud et nous ne sommes à peine qu’une douzaine dans le bus. On se doute bien qu’au rythme où vont les choses, on en a pour un bon moment. Il nous répond qu’il ne peut pas les ouvrir, parce qu’il se serait déjà vu des situations où les personnes détenues auraient «pissé et craché sur les gens à l’extérieur. Pas juste sur les polices, sur les autres manifestants aussi.» Ce n’est ni la première ni la dernière chose que j’entends venant d’un policier ce soir qui me laisse sceptique.

C’est l’agent Pelletier qui nous apprend qu’on va être conduit vers le Centre opérationnel (CO) Est, situé à une quinzaine de kilomètres de là.

La STM nous offre l’aller simple gratuitement. Pour le retour, il parait qu’on pourrait recevoir des billets, une fois au CO, selon ce que nous dit, sans s’y engager, le constable Pelletier. Sinon, c’est à nos frais.

Préoccupation triviale, mais légitime, mon parcomètre expire à 19 h 38. Comme je me trouve en détention, sans aucun moyen de contacter quelqu’un à l’extérieur de l’autobus pour y remettre de l’argent, je risque un autre constat d’infraction.

«Tu pourras essayer de le contester», de me dire l’agent Pelletier, aussi compréhensif qu’une borne de stationnement.

Il me semble qu’il n’a pas l’air particulièrement enthousiaste d’être là. Et à vrai dire, je ne le suis pas tellement plus que lui. Chacun à notre façon, on est un peu obligé d’être là : lui, dans son rôle du sbire; moi, dans celui du rebelle.

«Vous savez pourquoi on est là?», qu’on lui demande. On est là pour protester politiquement contre un système corrompu et répressif, contre le capitalisme, etc.

«Le système est fucké depuis un boutte», qu’il nous répond désabusé, quoique lucide.

Un peu plus tard, au fil de la conversation, il nous surprend avec un commentaire politique hors propos, mais intéressant : «Tu pense pas qu’on aimerait ça les arrêter les maires, les corrompus?»  Il a mal compris la question. On lui demandait pourquoi ils arrêtent des grand-mères dans la manifestation…

(Avec tout le discernement qu’on lui connaît, le SPVM a aussi arrêté dans la foulée un touriste américain qui, dans un élan d’enthousiasme, a suivi la fanfare et le cortège de la manifestation, signe que l’assemblée avait un caractère bien plus festif que menaçant au moment de l’encerclement.)

«C’est n’est pas moi qui décide», nous dit le constable Pelletier, un peu penaud, quand on lui demande pourquoi on se retrouve les mains attachées dans le dos dans un bus de la STM en attente d’être transporté à Saint-Léonard pour se faire remettre une contravention qui pourrait très bien nous être remise sur place ou nous être envoyée par la poste.

Une fois l’autobus rempli, un autre agent au patronyme vaguement italien (Giaccio?), fait le tour pour reprendre en note l’identité de chaque personne détenue. Comme je n’ai aucune pièce d’identité sur moi, je lui décline verbalement mon nom et ma date de naissance.

«Si tu as donné une fausse identité, tu vas être accusé d’entrave», me prévient le constable Giaccio, d’un air sévère.

Ce n’est que la première d’une série de menaces d’accusations entrave qu’on allait m’asséner pendant et après ma détention. La seconde est venue du constable Pelletier tandis que l’autobus se dirigeait vers le CO.

Après avoir chanté en coeur Nous aurons de Richard Desjardins, quelqu’un me demande de chanter une autre chanson. C’est au beau milieu des Yankees que l’agent Pelletier s’approche de moi et me prévient d’un ton cassant : «Si vous continuez à chanter, on va vous accuser d’entrave et on va vous menotter les pieds.»

S’en suit une conversation un peu absurde qui ressemblait à quelque chose comme ceci :

-Et en vertu de quelle loi ou de quel règlement, est-ce que vous allez m’accuser d’entrave et m’attacher les pieds parce que je chante?

– Ben, entrave, là.

– Quel article, quel règlement vous donne le droit de m’attacher les pieds pour entrave?

(Un peu exaspéré) – Je te dis juste que si tu continues a chanter, tout le monde va se mettre à s’énerver, ça va devenir tendu, puis là on je vais être obligé de vous accuser d’entrave. Soit vous arrêtez de chanter, puis on laisse les fenêtres ouvertes et tout le monde peut jaser, soit on ferme les fenêtres et personne ne pourra parler. Sinon, on va me donner l’ordre de vous attacher les pieds.

– En vertu de quelle loi ou de quel règlement est-ce qu’on va vous donner l’ordre de nous attacher les pieds? Et qu’est-ce qui vous donnerait le droit de nous empêcher de parler ou de chanter?

Le dialogue de sourds se poursuit pendant quelques minutes. Tout le monde à l’arrière du bus (sauf l’agent Pelletier qui finit par repartir à l’avant du bus) semble trouver que c’était pas mal moins tendu quand on chantait…

L’agent Giaccio(?) vient aider le jeune homme en face de moi à remettre ses lunettes qui n’arrêtent pas de lui glisser sur le nez. Je lui demande si c’est vrai l’histoire de nous attacher les pieds.

– Ça c’est déjà vu, me répond-t-il laconiquement.

Et si on vous donnait l’ordre de nous attacher les pieds, vous le feriez?

Oui.

– Sans poser de questions?

Sans poser de questions.

C’est rassurant.

Sur ces entrefaites, nous arrivons finalement au CO Est. L’agent Pelletier quitte l’autobus et est relevé par l’agent Bellemare.

Nous passons près d’une heure à attendre d’être libérés. Il règne une atmosphère de désorganisation au CO. Il n’y aucune logique et aucun ordre apparent suivant lequel nous sommes traités, si ce n’est qu’on fait passer les mineurEs en premier. Le reste est complètement arbitraire.

L’agent Bellemare qui nous surveille affiche un sourire caustique. Nos conversations entre codétenuEs semblent l’amuser. Il intervient à un moment donné dans la conversation lorsque nous évoquons le conflit de travail entre la Fraternité des policiers (FP) et le SPVM autour d’un projet-pilote de semaine de 3 jours auquel la direction du Service de police a mis fin il y a quelque temps. (La discussion est portée sur ce sujet à cause de l’autocollant de la FP «Merci aux cadres pour nos horaires» que certains agents portent dans le dos sur leur gilet pare-balle.)

«Ça a été mal interprété, cette affaire-là», lance Bellemare dans une tentative de participer à la conversation.

«C’est plate quand les choses sont mal interprétées, hein?», lui répond du tac au tac un camarade codétenu, suscitant un éclat de rire généralisé dans l’autobus auquel se joint même Bellemare.

Il y a quelque chose de troublant à discuter (et encore plus à rire) avec un homme qui vous détient sous son joug. Vous êtes là, les mains dans le dos, complètement à sa merci et vous vous parlez comme si vous étiez dans une relation humaine ordinaire. Il n’y a absolument rien d’ordinaire dans le fait de vous trouver séquestré et complètement sans défense face à quelqu’un d’armé qui jouit de la pleine liberté de ses mouvements et de l’impunité la plus totale dans sa conduite vis-à-vis de vous.

Devrais-je me compter heureux d’être traité avec un respect minimal alors qu’on me nie par ailleurs ma dignité la plus élémentaire en me traitant comme un réprouvé? Je n’en suis pas convaincu.

Quelques minutes avant dix heures, l’agent Giaccio(?) procède à mon identification. Depuis son ordinateur portable, il est mesure de constater que je lui ai donné ma vraie identité, rendant ainsi caduque sa menace d’accusation d’entrave.

Le fait qu’il puisse procéder à mon identification de cette manière, alors que nous nous trouvons toujours dans l’autobus, confirme qu’il aurait très bien été possible pour lui (ou pour tout autre agent affecté à l’opération) de faire de même trois heures plus tôt à l’endroit même de mon interpellation.

Ma détention prolongée et mon transport jusqu’au CO n’étaient donc aucunement une mesure nécessaire pour m’identifier afin de me remettre un constat d’infraction.

Une fois mon identité confirmée, un autre agent (qui, lui, ne s’identifie pas et dont je ne peux lire le nom ou le numéro de matricule dans la pénombre) m’escorte jusqu’à l’une des  tables disposées négligemment dans le garage du CO. Un agent inscrit à la main mon nom sur un formulaire en papier, tandis que l’autre (Lauzon, matricule 2858) remplit et signe, toujours à la main, mon constat d’infraction.

Encore une fois, cette opération qui ne nécessitait qu’un crayon et du papier aurait très bien pu être réalisée directement sur les lieux où l’infraction aurait été constatée, plutôt qu’à 25 minutes de route du lieu de l’infraction présumée.

Avant de me remettre mon constat, on me dirige vers la sortie du garage où une policière filme les personnes interpellées défilant l’une à la suite de l’autre devant une personne, habillée en civil, qu’on m’identifie comme étant le «SD».

Lorsque mon tour arrive, je demande pourquoi on me filme et si j’ai le droit de refuser d’être filmé. Le «SD» (qui ne se présente ni par nom ni par matricule) me répond que c’est la preuve qu’il me remet mon constat d’infraction en main propre. Il me fait comprendre que si je refuse d’être filmé, il ne me remettrait pas mon constat d’infraction et que je ne pourrais donc pas quitter les lieux.

Après avoir été filmé contre mon gré et sans mon consentement, je reçois donc une contravention de 637 $ en vertu du R.R.V.M., c. P-6, article 2. Personne jusque-là, à part la voix à peine audible du camion-flûte, ne m’avait informé explicitement de la nature de l’infraction que j’avais soi-disant commise ni des sanctions dont j’étais passible.

Après avoir été détenu et attaché pendant près de quatre heures, après avoir été fouillé et interrogé sans que jamais un seul agent ne s’identifie directement à moi (sauf à ma demande explicite et sans me donner l’occasion de noter son nom ou son numéro de matricule), sans que personne m’ait indiqué clairement ce qui m’était reproché et la raison pour laquelle on m’avait interpellé, je récupère enfin mes effets personnels.

Lors que je fais la remarque à l’agent qui m’escortait jusque là depuis ma sortie de l’autobus, il me dit, mi sérieusement mi-farceur, que je ferais un «bon acteur» pour les simulations à l’école de police. Je ne suis pas sûr d’apprécier le compliment, ni de comprendre exactement où il veut en venir.

Épilogue. Une libération sous tension 

On m’indique la sortie du stationnement vers la rue Langelier. Je constate qu’il y a au moins cinq autres autobus qui attendent en file d’arriver au garage où les «comptoirs à tickets» sont installés. Des patrouilleurs sont sur les lieux et ne semblent rien faire d’autre que de surveiller les personnes qui quittent, une à une, le garage avec leurs effets et leur constat d’infraction.

Je croise une jeune policière qui me sourit timidement et m’indique le chemin. Je lui demande :

– Vous ne trouvez pas ça un peu absurde, tout ça?

– Je fais juste ma job.

Je continue mon chemin.

On oublie parfois que ce sont des fonctionnaires publics, payés par nos taxes et nos impôts, qui nous encerclent, puis qui nous détiennent, puis qui nous donnent une amende de plusieurs centaines de dollars. C’est juste leur job. Si on conteste le constat d’infraction qu’ils nous remettent, ça donne du travail à d’autres fonctionnaires publics (les procureurs, les juges), dont la job est d’administrer la justice. Au fond, c’est beaucoup de services pour la modique somme de 637 $.

Un peu avant 23 heures, je rejoins finalement mes camarades de la fanfare qui attendent à la sortie du stationnement que le reste des membres de notre groupe soient libéréEs. Un attroupement de quelques dizaines de personnes s’est formé, où se mêlent des personnes relâchées qui, comme nous, attendent leurs camarades et un comité de soutien, formé à l’improviste en solidarité avec les arrêtéEs, qui a apporté boissons et nourriture. (Depuis qu’on nous a placéEs en détention près de quatre heures auparavant, nous n’avons eu ni à boire, ni à manger, ni accès à des toilettes.)

L’atmosphère est paisible, malgré la frustration et le sentiment d’injustice profonde qui nous habite. On attend patiemment. On prend des nouvelles les unEs des autres. On s’inquiète de nos amiEs qui sont encore détenuEs. Quand autour de 23h, on voit un autre autobus arriver, on se désole pour les gens à l’intérieur. Ils en ont probablement pour une bonne partie de la nuit. Il paraît même qu’il y à d’autre monde qui a été amené au CO sud.

Deux policiers fiers-à-bras nous demandent avec insistance de monter dans l’un des bus qu’ils on finalement réussi à vider pour nous conduire au métro Langelier. Ils nous expulsent du petit terreplein de gazon qui borde l’entrée du stationnement du CO. On leur explique poliment qu’on n’a pas l’intention de quitter les lieux avant que nos camarades ne soient libéréEs.

C’est un autre dialogue de sourds entre protestataires et policiers qui commence :

– C’est vous qui nous avez amenéEs ici. On peut bien attendre nos amiEs, non?

– C’est de votre faute si on vous a amenés ici.

– Vous nous avez amené ici contre notre gré. Libérez nos camarades et on va s’en aller.

– Allez-vous-en.

On s’obstine un peu. C’est peine perdue. On bat en retraite calmement dans l’entrée de stationnement attenante au CO.

Quelques minutes plus tard, les renforts arrivent. Ils sont au moins une demi-douzaine, dont certains sont encore en tenue anti-émeute et au moins un en chemise blanche de gradé. Ils nous ordonnent de circuler. On s’obstine encore, avec un peu plus de véhémence.

Nous sommes des citoyenNEs réuniEs paisiblement sur la place publique. Nous attendons nos camarades qui sont toujours détenuEs par la police, sans raison valable à nos yeux. En ce moment, ce sont les «forces de l’ordre» qui troublent la paix en nous harcelant, en nous intimidant, en nous poussant. Elles veulent nous montrer qu’elles ont le pouvoir, que ce sont elles qui contrôlent la situation et que même «libéréEs» nous leur sommes soumisEs.

La tension monte. Ils nous menacent à répétition de nous accuser d’entrave si on ne circule pas. Ils nous repoussent physiquement, sans violence outre mesure, mais avec force et mépris.

Après nous avoir repousséEs des quelques dizaines de mètres, ils reculent, satisfaits, jusqu’à leur position initiale. Ils ont gagné du terrain. Une partie du groupe a traversé la rue et s’est installé sur des tables de pique-nique pour attendre les dizaines de personnes qui sont encore en détention. Un système de covoiturage s’est organisé spontanément pour faire l’aller-retour jusqu’au métro le plus proche qui est à une demi-heure à pied.

Nous attendons l’autobus pour enfin quitter ce lieu hostile qui incarne la répression politique dont nous sommes l’objet. Si les «forces de l’ordre» pensent avoir gagné la partie, c’est qu’elles ne comprennent vraiment rien à notre lutte.

«Merci, la fanfare! C’était le fun de vous entendre», nous lance une jeune femme dont j’apprends quelques instants plus tard qu’elle est accusée au criminel : voies de fait sur un policier parce qu’elle aurait donné un coup de pied en se débattant lorsque les policiers l’ont ramassée pour la rentrer de force dans la souricière plus tôt ce soir.

«On est là pour ça!», que je lui réponds.

En montant dans le bus, je me dis que tant qu’on sera capable d’exprimer de l’amour et de la joie même après avoir été humilié et rabattu en masses par un système violent et corrompu, il y aura toujours de l’espoir.

Lorsqu’un régime en déchéance n’a que la force de la loi et celle des armes pour se maintenir en place par le biais d’une répression organisée et de plus en plus systématique, il ne peut plus prétendre à quelque victoire que ce soit.

«À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire», disait Corneille.

Le triomphe tactique des forces de l’ordre n’exprime rien d’autre que la faillite morale de cet ordre injuste qui cherche à imposer son autorité illégitime sur les sujets (théoriquement souverains) qu’il prétend servir et protéger.

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Pour plus de témoignages indépendants et d’information alternative sur la manifestation du 1er mai 2013 :

Média coop Montréal : Photoreportage de Justin Canning et reportage radiophonique de CKUT News.

Manifestation anticapitaliste, journée des travailleuses et travailleurs, May day anti-capitalist march : Photoreportage par Quelques notes.

Moïse Marcoux-Chabot : Le collabo (manif du 1er mai 2013).