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MAIS-phémérides de janvier 2015 – La liberté n’est pas un mot-clic

Le présent est plus souvent qu’autrement le reflet d’un passé, proche ou lointain, dont on a oublié de tirer les leçons. Si l’histoire semble se répéter, c’est peut-être parce que l’on ne l’écoute pas assez.

C’est pourquoi MAIS, l’émission consacre désormais chaque semaine deux petites minutes à l’histoire avec la chronique des MAIS-phémérides. Ces MAIS-phémérides visent à consigner dans notre mémoire collective quelques faits et personnages historiques qui, d’une manière où d’une autre, apportent un éclairage sur les questions et les enjeux d’actualité.

Parce que, dit-on, les paroles s’envolent et les écrits restent, je me propose  de retranscrire ici les MAIS-phémérides du mois, à commencer par celles de janvier qui s’articulent autour du thème de la liberté et de son corollaire: la privation de liberté.

Vous pouvez me bâillonner, m’enfermer
je crache sur votre argent en chien de fusil
sur vos polices et vos lois d’exception
je vous réponds non
je vous réponds, je recommence

Gaston Miron, La batèche.

Né le 8 janvier 1928, Gaston Miron, « commis voyageur de la poésie », a été l’un des artisans du réveil culturel et politique du Québec dans les années 1950-1960. Son engagement nationaliste lui a d’ailleurs valu d’être emprisonné durant la Crise d’octobre 1970, comme plus de 450 artistes, intellectuels et activistes soupçonnés de liens avec le Front de Libération du Québec.

La Loi des mesures de guerre permettait au gouvernement fédéral de suspendre les liberté civiles et de détenir des personnes sans accusations, ni preuve, ni procès.

« Si cette poésie n’échappe pas au désespoir en son individualité, elle n’est pas pour autant dénuée de tout espoir, un espoir qui se cherche du côté de l’engagement dans la fraternité », écrit Miron au sujet de La batèche.

On ne trouve pas de vers aussi explicitement politiques dans l’oeuvre de Paul Verlaine, décédé le 8 janvier 1896, bien que celui-ci ait servi comme attaché de presse au comité central de la Commune de Paris en 1871. Fait à noter, ce n’est pas son engagement politique  qui mena Verlaine en prison deux ans plus tard, mais sa relation passionnelle avec Arthur Rimbaud. Verlaine a en effet été trouvé coupable d’avoir tiré du revolver sur son ami et amant.

Si le poète maudit est décédé dans la déchéance la plus totale, sa Chanson d’automne est devenue à titre posthume l’un de ses plus fameux poèmes.

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Ces vers sont passés à l’histoire lorsqu’ils ont été diffusés par Radio Londres le 5 juin 1944 à 21 h 15, en guise de signal codé annonçant le déclenchement du débarquement de Normandie.

Quelques jours après la libération de Paris, un journal clandestin issu de la résistance française contre l’occupation nazie anticipait ce que devrait être une presse libre :

« Notre désir, d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. […] À tort ou à raison, c’est pour cela que beaucoup d’entre nous sont morts dans d’inimaginables conditions et que d’autres souffrent la solitude et les menaces de la prison.

[…]

Que voulions nous? Une presse (…) au langage respectable. Pour des [journalistes] qui, pendant des années, écrivant un article, savaient que cet article pouvait se payer de la prison ou de la mort, il était évident que les mots avaient leur valeur et qu’ils devaient être réfléchis. C’est cette responsabilité du journaliste devant le public qu’ils voulaient restaurer. »

Albert Camus, 31 août 1944, dans Combat

***

Permettez-moi ici une parenthèse dans ces MAIS-phémérides.

L’assassinat de journalistes, que ce soit dans une salle de rédaction parisienne ou sur la ligne de feu en Syrie ou ailleurs, est une tragédie et un scandale.

Pour tout dire, chaque mort violente est une mort de trop.

Mais ce qui est bien plus tragique et plus scandaleux que la mort violente de journalistes, c’est l’instrumentalisation de cette mort par des autorités qui préfèrent célébrer un principe qu’honorer une pratique.

Tant mieux si on se mobilise pour défendre la liberté de presse, mais encore faut-il savoir pour quel journalisme on se bat : pour celui qui confronte le pouvoir et témoigne d’une (in)certaine vérité ou pour celui qui conforte l’ordre établi et relaie des mensonges officiels?

La liberté de presse, la liberté d’expression et la liberté d’opinion ainsi que les libertés de conscience et de religion ont beau être parmi les principes fondateurs de nos sociétés dites démocratiques, il ne suffit pas de s’en réclamer pour les incarner, ni de les proclamer pour les défendre. Contre qui d’ailleurs pensons-nous devoir défendre les valeurs de notre soit-disant civilisation?

Qu’on se le dise, l’hypocrisie de nos élites est une menace bien plus sérieuse à nos libertés fondamentales que ne peuvent l’être les prétendus barbares à nos portes .

Face à une telle effronterie qui frise l’absurde, la satire est, à n’en pas douter, une arme redoutable.

L’efficacité politique de la moquerie est incontestable. Mais derrière sa simplicité apparente, le sarcasme est cependant une arme à double tranchant qui, à défaut d’être pris au second degré, risque de sombrer dans le cynisme, voire dans le mépris pur et simple.

Pour être comprise à sa juste valeur, l’ironie a donc plus souvent qu’autrement besoin d’explications, de mise en contexte.

La pertinence du journalisme réside dans sa capacité à mettre les choses, tant les faits que les opinions, en perspective.

Fin de la parenthèse.

***

«Toute injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs. Nous sommes pris dans un réseau de relations mutuelles auquel nous ne pouvons échapper ; notre destinée commune est un vêtement sans couture. Ce qui affecte directement l’un de nous nous affecte tous indirectement. »

Martin Luther King, Lettre de la geôle de Birmingham

Né le 15 janvier 1929, Martin Luther King a été l’un des fers de lance du mouvement pour les droits civiques des Noirs américains. Depuis la prison de Birmingham en Alabama, où il a été incarcéré en 1963, il dénonçait la brutalité policière contre les protestataires, le traitement injuste du système judiciaire à l’égard des Noirs et les attentats haineux commis en toute impunité à l’encontre d’églises et de maisons dans les communautés afro-américaines par des suprémacistes Blancs.

Il faut croire que le crime d’opinion coûte parfois plus cher que le crime haineux…

Le théoricien anarchiste Pierre-Joseph Proudhon, né 15 janvier 1809, a par exemple été emprisonné pour avoir dénoncé publiquement la constitution de 1848 qui, à son avis, conférait trop de pouvoir exécutif au président de la République et risquait selon lui de mener la France vers la dictature.

La militante socialiste Rosa Luxemburg a quant à elle été assassinée le 15 janvier 1919, au terme de la révolte spartakiste de Berlin. Co-fondatrice du journal révolutionnaire Die Rote Fahne (Le drapeau rouge), elle réclamait l’amnistie pour tous les prisonniers politiques et l’abolition de la peine de mort. En raison notamment de son engagement antimilitariste, elle avait elle-même été emprisonnée, en grande partie sans jugement, durant la guerre de 14-18

« La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement », écrivait Rosa Luxemburg à propos de la révolution russe de 1918, jugeant que « sans une liberté illimitée de la presse » et « sans une liberté absolue de réunion et d’association », une véritable démocratie ouvrière était inconcevable.

Quelques années auparavant, Rosa Luxemburg avait tiré de précieuses leçons sur l’organisation de la grève de masse et la politique révolutionnaire de la Révolution de 1905 en Russie. Le 22 janvier 1905, connu comme le «dimanche rouge» de Saint-Pétersbourg marque le début de ce soulèvement populaire, où les insurgés réclamaient notamment la libération de tous les révolutionnaires détenus par l’Okhrana, la police politique du Tsar, réputée être le prototype de la police politique moderne.

En vertu de Règlements provisoires, édictés suite à l’assassinat d’Alexandre II par l’organisation anarchiste Narodnaïa Volia en 1881, la police pouvait en effet procéder à des perquisitions et à des arrestations sommaires et à des emprisonnements sans jugement.

Un épisode marquant de la révolution de 1905, la mutinerie du cuirassé Potemkine, a été porté à l’écran en 1925 par le cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein, né le 22 janvier 1898. L’introduction au film, écrite par Léon Trotsky, a été censurée suite à la condamnation de Trotski à l’exil par Joseph Staline le 22 janvier 1929. C’est sous la direction de Staline que l’URSS prendra le virage de la dictature totalitaire, pour devenir un véritable État policier où une police politique détenait les pouvoirs de surveillance, de détention, de poursuite, de jugement et d’exécution de la peine, et où les opposants étaient envoyés au goulag.

Si les russes ont inventé la police politique moderne, ils n’ont certainement pas inventé la prison politique. Enfant de la Révolution française, François-Vincent Raspail, né le 29 janvier 1794,  l’a appris à ses dépens. Chimiste et médecin, cet ardent républicain français a participé aux journées d’insurrection révolutionnaire, dites «les Trois Glorieuses», en juillet 1830.

Cette épisode d’agitation républicaine s’inscrivait en réaction aux Ordonnances de Saint-Cloud du roi Charles X qui avaient notamment pour effet de suspendre la liberté de la presse et de soumettre toutes les publications périodiques à une autorisation du gouvernement ainsi que d’annuler les élections ayant porté au pouvoir une majorité libérale quelques jours plus tôt.

Suite à l’insurrection, Raspail a fondé un journal d’opposition républicaine, Le Réformateur, et assumé la présidence de la Société des Amis du Peuple dissoute en 1832 par la monarchie de Juillet qui, après l’avoir décoré pour avoir aidé le Louis-Philippe I à établir une monarchie constitutionnelle suite à l’insurrection de 1830, le condamnera à quinze mois de prison et à une amende salée pour «offense au roi».

Pionnier de la chimie organique, et notamment premier propagateur des concept d’hygiène et d’antisepsie, ses travaux scientifiques ont été considérablement ralentis par ses séjours répétés en prison pour délit d’opinion. Détenu à la prison parisienne de Sainte-Pélagie, démolie en 1899 pour cause d’insalubrité et où ont été emprisonnés de nombreux agitateurs, dont notamment Pierre-Joseph Proudhon, il prendra la tête de l’Association républicaine de défense de la liberté de la presse.

François-Vincent Raspail participa ensuite à la Révolution de 1848, qui s’inscrivait dans un vaste mouvement insurrectionnel à travers l’Europe cette année-là, connu comme le Printemps des peuples. Candidat socialiste aux élections présidentielles de 1848, il sera défait par Louis Napoléon Bonaparte (qui rétablira trois ans plus tard la monarchie et instaurera un régime autoritaire et impérialiste), et condamné à l’exil en Belgique.

Tout ça pour dire que la liberté est loin d’être un acquis démocratique immuable. Comme en témoignent ces MAIS-phémérides, il s’agit plutôt d’une lutte politique à poursuivre : un combat permanent qui est, à l’image de celui pour la défense des droits humains, un combat légitime et nécessaire, mais dangereux.